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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 14:41

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L’engagement, le défi et la lumière

 

 

Mort le 1er août à Arès, dans sa Gironde natale, le philosophe Francis Jeanson était un intellectuel pour qui la pensée devait être liée à l’action. Un homme d’engagement par excellence. Un « philosophe de l’engagement con concret ».  Il avait 87 ans.

 

Le nom de Francis Jeanson reste indéniablement lié au réseau de soutien au FLN, les « porteurs de valises », qu’il avait créé en 1957. Mais son engagement commence dès l’été 1943, pendant l’occupation nazie. Fraîchement diplômé en  philosophie, à 21 ans, il passe clandestinement en Espagne pour échapper au service du travail obligatoire (STO). Il y est arrêté et interné. Dès sa libération, en décembre après une intervention de la Croix rouge, il s’engage dans les Forces françaises libres en Afrique du Nord et part au Maroc. De là, il fait un bref séjour en Algérie.

 

Il y retourne après la Libération, en 1948, pour donner une série de conférences. Il y reste plusieurs mois. Suffisamment pour prendre conscience des horreurs de la colonisation. Sous le titre « Cette Algérie conquise et pacifiée », il publie un article dans la revue « Esprit ». « Il faut faire quelque chose. C’est trop énorme, c’est trop grave » écrit-il.

 

La polémique avec Camus

 

En 1950, il fonde la collection « Ecrivains de toujours », aux éditions du Seuil. Mais cet adepte de l’existentialisme et de la pensée de Sartre, qu’il découvre dès 1940,  devient aussi l’un des principaux animateurs de la revue « Les Temps modernes », avec l’auteur de « la nausée ». C’est d’ailleurs à lui que Sartre va confier la critique de « L’homme révolté » d’Albert Camus où ce dernier met en cause le marxisme et l’action révolutionnaire. Titré « Albert Camus ou l’âme révolté », et publié en juin 1952, le texte est cinglant. Camus se fâche définitivement avec Sartre et met en cause l’honnêteté du jeune auteur. Plusieurs décennies plus tard, Francis Jeanson avouait, dans un entretien avec l’écrivain et cinéaste Dominique-Emmanuel Blanchard, link.avoir été dur mais assumait toujours. « Le propos de l’Homme révolté était de substituer à toute idée, à toute recherche du type action révolutionnaire une conception de la révolte qui nous apparaissait trop abstraite, et hors de propos, n’embrayant pas sur la réalité ».(1)

 

La réalité. Tout est dit dans ce mot. Là où Camus s’attaque au communisme et à l’URSS « sans faire de détail » et «avec une indifférence méditerranéenne »,  Jeanson n’oublie pas le sens que revêt, pour la classe ouvrière,  l’appartenance à cette mouvance. Là où Camus  choisit la distance de l’intellectuel, Jeanson choisit l’engagement concret et l’action. Pour lui, les idées doivent être enracinées dans la réalité. Dès lors, il prend tous les risques, dans le plein sens du terme. Le déclenchement de la lutte armée, en Algérie, lui en donne l’occasion.

 

En juin 1955, avec son épouse Colette, il publie un pamphlet qui fera date : « l’Algérie hors la loi ». Fin mars 1956, après un séjour en sanatorium, il sollicite les intellectuels, écrivains, artistes pour soutenir le FLN. Lui-même met sa maison et sa voiture au service des militants algériens en France. Durant l’automne 57, il n’hésite pas à donner une conférence de presse clandestine à Paris. Le réseau de soutien qui portera son nom est officiellement créé en octobre 1957. Cela s’est fait en accord et en coordination  avec les responsables de la Fédération de France du FLN, Tayeb Boulahrouf puis Omar Boudaoud.

 

« Traitres » ou « aventuriers »

 

En octobre 1998, Francis Jeanson et plusieurs anciens de son réseau   sont venus à Villeneuve-d’Ascq témoigner dans le cadre d’un séminaire (2). L’un d’entre eux, le comédien Jacques Charby, disparu en janvier 2006, était chargé du recrutement. « Francis Jeanson était insatiable, avait-il raconté. « Recrute, me disait-il. Va vite !  » Le réseau se constitue peu à peu.  Des gens de droite républicaine, des chrétiens de gauche, des communistes. Combien étaient-ils ? Même Jeanson ne savait le dire précisément. « Environ 3000 personnes ont été recensées, dira-t-il. Et nous fonctionnions avec un noyau dur d’une douzaine de permanents. »

 

Pour lui, il fallait sensibiliser l’opinion tout en agissant au service du FLN.  Les « porteurs de valise », une expression attribuée à l’un d’entre eux, le journaliste-écrivain Georges Arnaud (disparu en 1987) transportent, hébergent et cachent les combattants. Ils transportent le matériel de propagande et… l’argent des cotisations de la communauté algérienne. « La règle, disait Jacques Charby, était de nous considérer comme des traîtres. C’était le leit motiv. Pour la gauche, nous étions des « aventuriers ».

 Jacques Charby


« 
Lorsque le réseau est tombé, raconte Jeanson, nous manipulions 400 millions d’ancien francs par an. Nous disposions d’un fonds de roulement de 12 millions d’anciens francs que les policiers n’ont pas trouvé ». En 1960, la plupart des membres du réseau Jeanson sont arrêtés Lui-même échappe aux mailles du filet. Alors qu’Henri Curiel prend le relais, le procès a lieu le 5 septembre.  Tous sont condamnés à des peines de prison. Jeanson écope de 10 ans par contumace. Tous sont graciés en 1966 par le général de Gaulle.

 

Une morale de l’action

 

Contrairement à d’autres, à l’indépendance de l’Algérie, Jeanson ne rejoint pas le président Ben Bella. Pour lui, l’Algérie est aux Algériens, il leur revient de gérer leur pays et de conduire la révolution. Son engagement n’était pas que philosophique. Il revêtait un sens politique et une morale de l’action. Il fallait répondre à un défi essentiel de l’après Libération : celui de la décolonisation. Pour l’universitaire algérien Daho Djerbal (2), il importait aussi pour lui « que l’Algérie puise un jour ne plus identifier la France aux pires excès d’une certaine politique française ».

 

Après son amnistie, Jeanson va appliquer sa morale de l’action à l’occasion du lancement des maisons de la culture par André Malraux. Il a dirigé celle de Châlon-sur-Saône où il a développé la théorie de l’approche du public. Ensuite, et pendant trente ans, il a travaillé à la recherche de solutions pour les malades souffrant de troubles psychiques. Il ne s’est pas pour autant désintéressé de la politique. En 1992, il s’implique dans le conflit des Balkans. En mai 1999, on le voit à Lille soutenir le combat des Sans papiers.

 

Francis Jeanson était-il un « juste », comme l’affirme Daho Djerdal ? « Ma vie n’aura été qu’une succession de hasard », se plaisait-il à dire. Une vie durant laquelle il n’a eu de cesse de se battre pour des valeurs fondamentales. Celles qui rendent à l’homme sa dignité.

 

Texte et photos : Philippe Allienne

 

 

(1)   « Francis Jeanson - Une exigence de sens », sans un numéro spécial de la revue « Au bord de l’Eau (1997). Cette rencontre avec Dominique-Emmanuel Blanchard fait ensuite l’objet d’un essai paru en 2002 (Au bord de l’Eau Ed) et d’une version filmée.

(2)   Le séminaire était intitulé « Pour une mémoire des deux rives » et organisé par le Collectif pour la démocratie en Algérie (CPDA). Il avait réuni d’anciens responsables de la Fédération de France du FLN et une partie du réseau Jeanson, dont Francis Jeanson.

 

(3)   El Watan – 5 août 2009




 

De gauche à droite (les membres du réseau Jeanson appraissent en gras) : Nourredine Zénine, Jacques Charby, Ali Haroun, Francis Jeanson, Serge Moureaux, Hélène Cuénat, Saïd Bouaziz, Robert Davezies et Anne Preiss.
La photo a été prise en octobre 1998, face à la Macc de Villeneuve d'Ascq où s'est déroulé le séminaire "Pour une mémoire des deux rives".

          
Saïd Bouaziz et Anne Preiss                                                            Robert Davezies et Mohamed Mechati


          
     
Hélène Cuénat                                                                              Saïd Bouaziz, Serge Moureaux, Omar Boudaoud

Francis Jeanson : sa philosophie
http://www.dailymotion.com/related/x2hoas/video/xk2e8_francis-jeanson-credo_creation

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Published by Kelma Presse - dans Actualités
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