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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 12:16

 « Le développent de la précarité entraîne vers un changement de civilisation »

 

 

Dans son dernier livre, « Un CDD sinon rien » (1), le journaliste Jacques Cotta se penche sur la précarisation des salariés qui, à travers la multiplication des contrats à durée déterminée, l’intérim et l’intermittence, provoque de nombreux drames humains. En toile de fond, les conséquences de l’ultralibéralisme, des traités européens et de la crise financière.

 

Vous nous livrez une analyse à partir d’une enquête de terrain et de chiffres officiels. Quel constat tirez-vous de vos observations sur la généralisation des CDD et du développement de  la précarité ?

 

Jacques Cotta : Deux questions se posent : quelle est véritablement la place du travail dans notre société, aujourd’hui ? Ensuite, si on continue à développer la précarité, on va vers un changement non seulement de société, mais de civilisation. On va vers quelque chose que l’on ne connaît pas.

 

Donc pour vous, le mouvement est enclenché. Est-il irrémédiable ?

 

J. C. : La situation est très inquiétante. Aujourd’hui, en France, dans les entreprises de moins de dix salariés, deux embauches sur trois  se font avec des CDD de moins d’un an ! Et dans les grandes entreprises, on a de plus en plus recours à la main d’œuvre intérimaire au détriment des CDI. On a donc affaire à une logique qui se généralise. On assiste  à l’extinction d’une génération, celle qui a grandi avec la valeur travail qui passait par le contrat à durée indéterminée.

 

Vous dites que la société est en train de basculer ?

 

J. C. : Depuis des années, on nous explique que la lutte des classes est un concept archaïque. C’est faux, nous sommes en plein dedans. Si le travail est précaire, c’est justement parce qu’une petite minorité  profite du travail comme variable d’ajustement. La désindustrialisation produit de plus en  plus de précarité, la finance et le profit des actionnaires sont prioritaires, le service public est mis à mal. Résultat, les écarts entre les classes sociales ne font que s’accroître. Le chômage fait des ravages. L’an passé, en France, chaque minute qui passait a vu une personne perdre son emploi ! Aujourd’hui, 8,5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Le chiffre de 9 millions sera sans doute atteint à la fin de cette année.

 

C’est le phénomène des travailleurs pauvres que vous abordiez déjà en 2006…

 

J. C. : A l’époque, on les estimait à 7 millions. Aujourd’hui, outre les chômeurs, près de neuf millions de travailleurs gagnent moins de 960 euros par mois. Ces dix dernières années, 800 000 emplois industriels ont été détruits et 150 000 ont été liquidés dans la fonction publique durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Or, l’an  dernier, les entreprises du CAC 40 ont engrangé 75 milliards d’euros de profit dont la moitié est réinjectée, sous forme de dividendes,  dans la poche des actionnaires. Ces cinq dernières années, les revenus des  dirigeants des grands groupes ont augmenté de 35%. En 2012, les plus riches devraient continuer à s’enrichir. En même temps, on peut s’attendre au pire pour des centaines de milliers de salariés de l’automobile, des raffineries, des banques, des transports, etc. où sont prévus des destructions massives de postes. Sans parler de la hausse du coût de la vie.

 

Vous consacrez un chapitre important au statut public qui, écrivez-vous, s’est terriblement dégradé depuis plus de trente ans.

 

J. C. : Avec un peu plus de six millions de salariés, l’Etat est le premier employeur de France. Depuis 2007 à 2013, les mesures de limitation du nombre de fonctionnaires auront abouti à la suppression de plus de 500 000 postes, soit le plus grand plan social en  France jamais réalisé, sinon par l’Etat lui-même. On accuse les fonctionnaires d’être des « privilégiés ». On confond le terme « privilège » avec le terme « avantage ». Parler de « privilèges », c’est méconnaître le statut des fonctionnaires et les « obligations »  qui sont les leurs. Derrière cette  remise en cause du statut, il faut voir une volonté de détruire le modèle  social français issu des années d’après-guerre, des grandes grèves de 1946-1947 et des décisions mises en œuvre par le Conseil national de la résistance.

 

Oui, mais vous estimez aussi que ces attaques contre le statut public servent les intérêts du privé.

 

J. C. : Exactement. C’est un signal pour le secteur privé. Le meilleur exemple, c’est le débat sur le Smic. Lorsque le candidat du Front de gauche à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, dit que, s’il est élu, il instaurera immédiatement le smic à 1700 euros par mois, les entreprises privées auront du mal à refuser des augmentations. A l’inverse, si l’Etat bloque les salaires des fonctionnaires, le privé peut justifier plus aisément le blocage pour ses salariés. Dans la fonction publique, on justifie les mesures de réduction de postes par la dette et les déficits. Dans le privé, on justifie les mesures relatives à l’emploi (chômage partiel, réduction des effectifs, intérim, CDD…) par les carnets de commandes et les profits. Ainsi, une fragilisation du statut des fonctionnaires n’est pas sans conséquences dans la société tout entière. Des conséquences voulues par l’ultralibéralisme.

 

Tout est dit. Tout le monde est dans la même barque, soumis au coût du travail, à l’austérité… Etes vous pessimiste ?

 

J. C. : Pas vraiment. C’est vrai qu’à quelques jours de l’élection présidentielle on entend toujours les mêmes arguments comptables : la dette, le coût du travail, etc. On assiste à une compétition entre les candidats, Sarkozy et Hollande notamment, pour savoir lequel sera le plus économe. Seul Mélenchon a un discours clair, proche des réalités. Mais si la précarisation des gens n’encourage pas a priori  à la révolte, il ne faut pas négliger la puissance des forces sociales. Le peuple grec a montré sa capacité à dire non au plan de rigueur. Les Espagnols se sont soulevés contre la réforme du code du travail. Les Portugais se sont mobilisés. Chez nous, en 2005, personne n’avait misé sur un « non » au référendum sur le traité européen. Certes, deux ans plus tard, il y a eu un déni de démocratie. Mais le peuple est toujours là. 

 

Recueilli par Philippe Allienne

 

Un CDD sinon rien – Quand « intérêts financiers » riment avec « précarité des salariés » - Ed Jean-Claude Gawsewitch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Published by Kelma Presse - dans Actualités
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