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17 février 2017 5 17 /02 /février /2017 09:03

Matraquage téléguidé

La dureté du métier de policier et la tension qui règne dans les quartiers peuvent-ils expliquer le crétinisme des contrôles au faciès, leur systématisation, leur brutalité ? En aucun cas, cela n'est attendu d'une police républicaine et responsable. Le policier n'a en principe pas de rapport avec les « flics » qui ont brutalisé Théodore, à Aulnay-sous-Bois.

On pourrait se demander ce qui a motivé l'utilisation d'une matraque télescopique pour humilier ainsi un jeune qui n'avait visiblement commis aucun acte répréhensible. Et quand bien-même, les tentatives d'excuses tendant à mettre en avant la possibilité d'un « accident », d'une « mauvaise manipulation » d'une arme qui nécessite de la formation et de la maîtrise, n'expliquent rien. Elles ne font au contraire qu'alourdir la suspicion contre une police qui cherche à dominer. L'habitude du tutoiement, dans les quartiers, le langage brutal, l'utilisation d'un arabe approximatif, sont autant d'actes racistes.

Ils sont nombreux. Ziad et Bouna, en 2005, Rémi Fraisse en 2014, les manifestants contre la loi Travail, l'an passé, Adama, Théo, Mohamed K (passé à tabac le 26 janvier, à Aulnay-sous-Bois encore), et combien d'autres ? Oui, on peut se demander ce qui a conduit quatre hommes armés à torturer et à violer un jeune homme avant de le traiter de « Bamboula ». La réponse est dans la réaction de ce représentant de la police qui estime que le terme « Bamboula » n'est pas si grave. Elle est dans les paroles du ministre de l'Intérieur, Bruno Le Roux, qui évoque un « accident tragique ». Elle est dans la politique qui consiste à réduire la police à un rôle répressif et à considérer que les quartiers, les banlieues, les cités, c'est-à-dire les lieux abandonnés par la République, sont des terrains de guerre. On ne peut dans ce cas, parler de « dérapages policiers ». La police ne fait qu'obéir à un État qui déconsidère une partie de la population.

Les médias, souvent, accompagnent cet état d'esprit en mettant en avant les violences et les « casseurs ». Quelques dizaines d'excités, venus pour en découdre, doivent-ils ravir le rôle positif des 2000 manifestants de Bobigny ? Ces derniers, et les deux jeunes qui ont appelé à la mobilisation sur les réseaux sociaux, ne demandent rien d'autre que la paix. Mais une paix sans justice est irréaliste, comme l'ont rappelé les 400 manifestants lillois, ce mercredi 15 février. Il est urgent que, au lieu de jeter de l'huile sur le feu, les politiques s'emparent du débat. Il est urgent de revenir à une police de proximité, d'instaurer un récépissé lors des contrôles d'identité, de raréfier ces contrôles, et de mettre en place un plan de lutte contre les discriminations raciales.

 

Philippe ALLIENNE

(Billet publié par Liberté Hebdo du 17 février 2017)

 

 

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10 février 2017 5 10 /02 /février /2017 18:35

Le spectre de 2005

L'interminable farce fillonesque a failli évincer les sujets de campagne, à seulement quelques semaines de la présidentielle. L'actualité se rappelle au bon souvenir de candidats « moi je ». Avec les violences policières d'Aulnay-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, ce sont à la fois les dossiers de la sécurité, de la police, mais aussi du « vivre ensemble « , des conditions de vie et, bien-sûr, de l'emploi qui ressurgissent.

Dans une ville de 82 600 habitants, où le chômage gangrène plus de 19% de la population et 36% des jeunes de moins de 25 ans, le contrôle policier et les caméras de surveillance ne peuvent apporter de réponses sérieuses. C'est pourtant cette vision de la France des banlieues et des quartiers qui a été choisie dans les années 2000. Chacun garde en mémoire les sorties aux allures de matamore de celui qui était ministre de l'Intérieur, Nicolas Sarkozy, qui en appelaient au karcher et à la mort de la police de proximité.

17 ans après les émeutes de 2005, aucun enseignement n'a été tiré. Au contraire, le flasball et la tenue de combat ont obtenu la priorité sur le dialogue et la connaissance des territoires et de leurs eujeux. La maîtrise de la délinquance a perdu face au contrôle aveugle. Le tout, sur fond de peur et de haine. La caméra de surveillance s'est imposée, fut-ce au point de se retourner contre la police elle-même !

Pire, au moment où l'on s'émeut du sort de Théo, le jeune interpellé avec une rare violence le 2 février à Aulnay, les députés commencent l'examen du projet de loi afin de réformer les règles d'ouverture du feu pour les forces de l'ordre. Cela fait suite aux revendications des policiers en colère qui ont manifesté (en armes pour certains, et donc de manière illégale) à l'automne dernier.

Tandis que la police demande l'instauration d'une « présomption de légitime défense », un pantalon baissé et une matraque introduite dans le rectum d'un jeune homme pourraient relever d'un « malencontreux accident », d'un « malheureux hasard ».

De son lit d'hôpital, Théo appelle à l'apaisement. La police des polices tente de faire passer des vessies pour des lanternes, tant l'idée d'un viol policier lui paraît insupportable, l'extrême-droite s'attaque à la « racaille » des quartiers. D'un côté, les tenants de la paix ; de l'autre les tenants d'un ordre nouveau sur fond guerrier.

Rien ne change. En 2012, l'un des axes de campagne du candidat Hollande portait sur l'établissement de nouveaux rapports entre la police et la population. Un râté de plus. On peut toujours craindre le spectre de 2005. Tout a été fait, et tout est encore fait, pour le faire ressurgir.

 

Philippe ALLIENNE

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6 février 2017 1 06 /02 /février /2017 13:41

« Aucun être humain n'est illégal »

Notre France est cosmopolite, universaliste, révolutionnaire, européenne, existentialiste. Elle est aussi rabelaisienne, cartésienne, voltairienne, autrement dit : philosophique. C'est en substance l'idée que défend l'essayiste et documentariste Raphaël Glucksmann dans son dernier livre : « Notre France – Dire et aimer ce que nous sommes ». http://dai.ly/x5a7xwx 

En nous invitant à nous réapproprier notre Histoire, il nous ramène au Moyen-Âge pour nous démontrer que la stigmatisation de l'étranger, la peur de l'immigration sont des phénomènes récents. N'en déplaisent aux réactionnaires qui font les belles soirées des plateaux télé, le lien du sang, qui les conduit à vouloir imposer le « droit du sang » n'a aucun sens et ne sert qu'à figer notre identité, à « [remplacer] nos pieds par des racines, à [transformer] notre récit national en exploitation forestière ». C'est Louis X qui, dans un édit royal publié le 3 juillet 1315, proclame que « le sol de France affranchit celui qui le touche ».

Raphaël Glucksmann poursuit sa démonstration avec le « lien de la terre », le « lien religieux », le « lien de la langue » et le « lien politique ». De tous temps, il y a eu des « Tartuffe » convaincus de posséder la vérité : l'intégrité, la pureté, la culture de la France sont menacées par l'étranger. La différence est qu'en ce moment, les tenants de cette théorie trouvent peu de contradicteurs solides. Les intellectuels seraient-ils vraiment devenus silencieux ? Les politiques seraient-ils à court d'idées ?

On sait bien, aujourd'hui, que les membres de l'Affiche Rouge, fusillés en 1944, que l'on appelait « étrangers ou « apatrides », étaient davantage français que ces Français qui désignaient leurs victimes au bourreau nazi.

En plein cœur de la campagne électorale, on pourrait s'amuser, si ce n'était dramatique, d'entendre encore et encore des débats autour de « l'assimilation » ou de « l'intégration ». Pire, un candidat potentiel, sortant du bois à l'occasion du Pénélopegate, balance un nouveau concept : « l'incorporation ». Le malaise est loin de prendre fin. Tandis que l'on érige des murs partout dans le monde, tandis que le nouveau président américain s'empresse de prendre des décrets anti-immigration, en stigmatisant une religion, on ne peut que se réjouir en écoutant Angela Davis, le 21 janvier lors de la marche des femmes à Washington : « Propager la xénophobie, crier au meurtre et au viol et construire des murs n’effaceront pas l’Histoire. Aucun être humain n’est illégal. »

 

Philippe ALLIENNE

Vidéo : Philippe BRUYELLE

(Billet publié par Liberté Hebdo du 2 février 2017)

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27 janvier 2017 5 27 /01 /janvier /2017 00:32

Pic et pique, et caetera

Limitation du sport à l'école, limitations de vitesse pour les automobilistes avec sanctions en cas de non respect, annonce d'un futur plan de circulation. Piqué au vif par ceux qui l'accusent de ne rien faire contre le pic de pollution, le préfet de région prend des mesures. Les écologistes seront ravis d'entendre le représentant de l'État affirmer qu' « il faut changer les comportements » et que « tout le monde doit faire un effort ». Sinon, gare au portefeuille.

Il y va de notre santé et de la santé de la planète. La Cop 21, en décembre 2015 à Paris, ce n'était pas pour faire joli. Même chose pour la Cop 22 qui vient de se tenir au Maroc. Que dire du Grenelle de l'Environnement de l'ère Sarkozy et du plan global de Ségolène Royal ? Zéro résultat. Pire, il aura suffit d'un millier de bonnets rouges pour faire renoncer le gouvernement à l'écotaxe. Mais pas à la mesure « compensatoire » autorisant le transport routier de marchandises à passer de 38 à... 44 tonnes.

Faire passer en force une loi travail qui casse les droits des salariés ne pose pas de problème. Courber l'échine devant le lobby routier ou des Bretons en colère doit être considéré comme une attitude « normale ». Pour le reste, il revient au citoyen de se montrer responsable et de s'adapter aux exigences de Bruxelles et à l'absence de stratégie globale en matière de transport de marchandises. C'est ce qui fait, par exemple, qu'une crevette pêchée en Mer du Nord ira se faire décortiquer au Maroc avant de revenir en Europe pour être acheminée aux Pays-Bas. Entre le moment où elle a été capturée et celui où elle sera consommée, elle aura parcouru près de 5000 kilomètres par la route, à bord d'un camion.

Il faut absolument voir le film de Gilles Balbastre* consacré à la casse du fret SNCF orchestrée depuis les années 2000 et surtout depuis la libéralisation de 2006. Grâce aux luttes des cheminots, les triages de Somain, de Hourcade (dans le sud-ouest), de Miramas (près de Marseille), de Villeneuve-Saint-Georges, ne sont pas totalement fermés. Mais l'activité en terme de wagons y est réduite à sa portion congrue. Le rail transporte actuellement 10% du fret contre 85% pour la route. En 2009, ce chiffre atteignait 14% et le président de la SNCF, Guillaume Pépy, s'engageait à la porter à 25% dans les 12 ans !

100 tonnes de marchandises transportées par la route entre Lille et Marseille génèrent plus de 7 tonnes de Co2. Avec le train, cette émission est ramenée à moins de 0,3 t. Le coût de la pollution de l'air, en France, s'élève à 101,3 milliards d'euros par an et 48 000 morts. Les promesses écologiques des gouvernements successifs ressemblent à un rideau... de fumée.

Philippe ALLIENNE

*Le documentaire de Gilles Balbastre, « Transport de marchandises : changeons d'ère » , est ici : https://www.fret21.org/

(Billet publié par Liberté Hebdo n°1256 du 27 janvier 2017)
 


 

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19 janvier 2017 4 19 /01 /janvier /2017 21:57

Ils ne sont pas populaires

Cela pourrait commencer par une revue de presse. Exemples choisis, toutes tendances confondues : « Un an après les régionales, le vrai bilan de la droite – austérité » ; « HLM : ces élus qui veulent garder le contrôle (en vendant leurs offices publics à des bailleurs privés) » ; « Le vrai du faux du chômage dans la région », « Ces foyers de travailleurs immigrés laissés à l'abandon », « Ça se passe en France : l'insupportable misère des lycéens SDF », « En 2016, au moins 323 sans-abri sont morts dans la rue » (un chiffre que, plus loin dans l'article, l'Inserm porte à 2700, voire 2800 !), « Fausse couche à Auchan ».

Point commun  de ces titres ? Ils évoquent une catégorie de la population que l'on regroupe sous la dénomination générique et stigmatisante : « pauvres ». Oui, le sans-abri qui meurt dans la rue est un pauvre. La jeune caissière en formation qui ne peut se permettre de quitter son poste pour aller pisser vit sous le seuil de pauvreté. L'ouvrier ou l'employé, immigré ou non et qui ne peut payer son loyer est un travailleur pauvre. L'étudiante qui se prostitue pour payer ses études est pauvre.

Oui, la pauvreté est une réalité qui concerne plus de 9 millions de personnes en France dont le revenu mensuel est inférieur à 840 euros. Régler le problème de la pauvreté, au lieu de l'instrumentaliser, devrait être le point prioritaire des candidats aux élections de 2017.Mais la réalité est rude. « Bonjour Monsieur le banquier ! Je suis ravi de vous avoir au téléphone (votre standard est toujours débordé depuis des mois que je tente de vous joindre). Je ne comprends pas pourquoi vous me prélevez autant de frais bancaires. - Monsieur, c'est légal. Vous êtes toujours à découvert . - Non, plus depuis un an, monsieur le banquier. -Oui, mais votre compte est mal géré. Je ne peut rien pour vous. Excusez-moi ».

Le banquier est courtois. Il « s'excuse ». Ce n'est pas sa faute si le pauvre pue la pauvreté. Mais comme il est pour l'intégration du pauvre, il lui fait payer des tarifs bancaires bien plus élevés que la normale. C'est l'association de consommateurs CLCV qui le rapporte. « En 2017, les portefeuilles des « petits » consommateurs et des plus pauvres supportent les plus lourdes augmentations de tarifs ». Pour le « petit compte », le dépassement de découvert est lourdement sanctionné. Une saisie sur compte est hors de prix. Les pauvres ne sont pas populaires. Ce n'est pas pour rien.

 

Philippe ALLIENNE

(Billet publié par Liberté Hebdo n° 1254 du 20 janvier 2017)

 

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13 janvier 2017 5 13 /01 /janvier /2017 13:09

L'or bleu de Tromelin

 

Tromelin. Ce nom n'évoque sans doute rien pour la plupart d'entre-nous. Il s'agit d'une toute petite île de 100 hectares, même pas habitée (à part trois fonctionnaires), dans l'océan Indien. Elle se situe à 450 km à l'est de Madagascar et à 535 km au nord de l'île de la Réunion Elle fait partie, parmi sept entités principales, des îles Éparses de l'océan Indien, un district rattaché aux Terres australes et antartiques françaises. Elle est française.

Ce mercredi 18 janvier, à l'Assemblée nationale, les députés vont se prononcer sur la ratification d'un accord de cogestion administrative de Tromelin entre Paris et l'Île Maurice qui la revendique. Cet accord été signé le 7 juin 2010 à Port-Louis. La France voulait ainsi préserver ses relations diplomatiques avec Maurice. Une première ratification a échoué en 2013.

Bien-sûr, il n'est pas question ici de plaider pour un quelconque droit d'appartenance au nom d'un empire français défunt et d'une époque marquée par la traite négrière. L'île de Tromelin a été découverte en 1722. Mais cet accord de cogestion, qui porte sur une partie du territoire français, met en lumière le peu d'intérêt que notre pays porte à son domaine maritime. Or, cette île perdue représente 280 000 km2 de zone économique exclusive (ZEE), soit un espace maritime sur lequel l'État français peut explorer et exploiter (il y exerce des droits souverains) de nombreuses ressources économiques, environnementales et biologiques. Par comparaison, ces 280 000 km2 représentent environ 80% de notre ZEE hexagonale (345 000 km2).

Si l'accord est ainsi ratifié, d'autres pays n'auront pas de raison de ne pas revendiquer des bouts de territoires : le Mexique, pour l'ïle de Clipperton, l'Afrique du Sud et l'Australie, pour les Terres australes. Certes, les océans et les mers devraient être reconnus comme patrimoine commun de l'humanité. Mais en attendant, il ne faut pas perdre de vue la richesse et le potentiel qu'ils recèlent pour l'avenir de cette humanité. La France, avec ses plus de 6.200 kilomètres de littoral (outre-mer compris) et son millier de communes maritimes, ne s'est jamais vraiment préoccupée de cette richesse. Sauf à tenter d'y exploiter les énergies fossiles, elle ne maîtrise quasiment rien de ses 11 millions de km2 de surface maritime. Cet or bleu est pourtant un élément essentiel pour la transition énergétique et pour l'avenir de la planète.

Philippe ALLIENNE

(Billet publié par Liberté Hebdo n° 1254 du 13 janvier 2017)

 

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7 janvier 2017 6 07 /01 /janvier /2017 13:08

Hagiographie et ode au libéralisme

 

Les hommages dithyrambiques rendus après le décès de François Chérèque posent une profonde question. Dans leur immense majorité, les titres de presse écrite, les médias audiovisuels, les agences, la presse en ligne se sont livrés à un travail hagiographique hors du commun. Ce n'est plus de l'unanimité, c'est de l'unanimisme. On peut comprendre que le réformisme de celui qui fut secrétaire général de la CFDT durant dix ans puisse séduire les tenants du consensus social au sein d'une société qui, selon eux, n'a d'autre choix que le libéralisme et la mondialisation. Même si ces concepts commencent à prendre du plomb dans l'aile.

Le successeur de Nicole Notat, qui a consacré le tournant réformiste du syndicat, quitte à provoquer la colère puis le départ d'une bonne partie de ses adhérents, a œuvré dans le même sens. L'épisode de 2003, lorsqu'il a signé pour la réforme des retraites portée par le gouvernement Raffarin, l'aura définitivement marqué. Le doigt dans l'engrenage était mis.

Les hommages de la presse, service public compris, rejoignent ceux des politiques, à droite comme au parti socialiste, voire du candidat Vert à la présidentielle. Ainsi, les journaux pleurent-ils un « syndicaliste courageux », un « modéré qui a révolutionné le syndicalisme ». L'ancienne patronne du Medef, Laurence Parisot, loue quant à elle un «  grand syndicaliste » qu'elle considère comme un « homme d'État ». Rien que ça ! « Ce n’est pas en campant sur les postures les plus à gauche qu’on sert le mieux les intérêts des plus pauvres » assène quant à lui Laurent Joffrin, de Libération.

Il y a quelques mois, en août, la disparition de Georges Séguy, ex-dirigeant de la CGT, n'a évidemment pas suscité une telle émotion. Celui qui fut résistant dès l'âge de 15 ans, déporté à Mathausen et acteur essentiel des accords de Matignon en 1968, n'aura mérité que quelques secondes au 20 heures de France 2. Chacun a pu constater, durant la mobilisation contre la loi Travail, l'anti-syndicalisme du pouvoir comme de la plupart des médias, qui fustigeait particulièrement la CGT. Lorsque la télévision publique évoque la sortie du film «  La sociale », elle ne dit pas un mot sur le père de la sécurité sociale, Ambroise Croizat. Et quand ce même service public évoque la fin de la première guerre mondiale, en 1917, c'est pour souligner que cette époque marque le début du « totalitarisme » soviétique. La campagne électorale débute. La chasse au syndicalisme de combat et au communisme est ouverte.

 

Philippe ALLIENNE

(Billet publié par Liberté Hebdo n°1253 du 6 janvier 201)

 

 

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30 décembre 2016 5 30 /12 /décembre /2016 21:49

Alexandre Vassilievitch Aleksandro

Une part de l'âme russe a coulé

en mer Noire

 

Les 64 membres de l'Ensemble Alexandrov des Chœurs de l'Armée Rouge qui ont trouvé la mort dans le crash de leur avion, dimanche 25 décembre en mer Noire, se rendaient en Syrie où ils devaient passer le Nouvel An avec les militaires russes sur la base aérienne de Hmeimim, près de Lattaquié. L'accident a fait 92 victimes, dont Valéri Khalikov, dirigeant (et compositeur) des Chœurs, neuf journalistes et la directrice de l’association caritative Spravedlivaya Pomochtch (« aide équitable» ). Plus connue sous le nom de Docteur Liza, elle avait pris part au voyage afin de livrer une cargaison de médicaments à l’hôpital universitaire de Lattaquié.

Le silence de la France

Considéré comme l'un des symboles du pays, l'Ensemble Alexandrov était une fierté nationale. Sa disparition a suscité une vive émotion en Russie, où une journée de deuil national a été observée. Le président syrien Bachar al-Assad, le Premier ministre turc Binali Yildirim, mais aussi la chancelière allemande Angela Merkel et l'ambassadeur des États-Unis à Moscou John Tefft ont exprimé leurs condoléances à la Russie. En revanche, les autorités françaises sont demeurées muettes.

Les Chœurs de l'Armée Rouge soutiennent l'armée russe sur les zones de conflit. C'était leur mission initiale, lors de leur création en 1928 par le compositeur Alexandre Vassilievitch Aleksandro (Alexandre Alexendrov - 1883-1946). Il s'agissait en effet de soutenir le moral des troupes et d'exalter l'idéal révolutionnaire. Alexandrov a composé par la suite l'Hymne soviétique, sur les paroles de Sergueï Mikhalkov. Cet hymne est devenu depuis 2000 (sur décret de Vladimir Poutine) l'Hymne de la Fédération russe. La musique est restée, mais les paroles, si elles sont toujours de Sergueï Mikhalkov, ont changé.

« La Guerre sacrée »

Pendant la seconde guerre mondiale, le Chœur est particulièrement présent et joue un grand rôle en donnant plus de 1500 représentations sur les deux fronts soviétiques. La guerre sacrée  (en référence à ce conflit que les Russes nomment la « Grande guerre patriotique ») date de cette époque. Ce chant composé par Alexandrov reste toujours aussi important en Russie.

Le rôle de soutien à l'armée a perduré. Mais, si l'Ensemble Alexandrov (186 personnes jusqu'à la catastrophe de la Mer Noire, près de Sotchi) voyageait beaucoup en zones de guerre, les Choeurs de l'Armée Rouge étaient connus partout. Ils ont joué dans au moins 70 pays. Les concerts en France ont toujours rencontré un vif succès. Une autre formation, les Chœurs de l'Armée Rouge MVD (qui ne font donc pas partie des victimes) vient régulièrement. Cet ensemble dépend du ministère de l'Intérieur russe, alors que l'Ensemble Alexandrov dépend de l'armée de terre. Tous deux portaient le nom « Chœurs de l'Armée Rouge » hérité du Chœur de 1928. A la fin des années 1970, les Choeurs de l'Armée Rouge ont reçu l’appellation officielle d’académie, la plus haute certification professionnelle russe.

Leur répertoire compte plus de 2000 œuvres qui, outre les chants militaires, incluent des chansons folkloriques (parmi lesquelles Kalinka), de la musique sacrée, des airs d'opéra, etc. En 2013, l'ensemble MVD s'était rendu en Bretagne où il avait interprété la chanson traditionnelle bretonne Tri Martolod, rendue célèbre grâce à Alan Stivell.

Deux rendez-vous en France en 2017

En 2017, les Chœurs de l'Armée Rouge avaient inscrit deux fois la France à leur agenda : Lyon et Paris, en mars. En leur hommage, et en celui particulièrement de l'Ensemble Alexandrov, nous avons compilé huit chants interprétés par l'une ou l'autre formation. Parmi ceux-ci, deux sont interprétés en français : Le Chant du départ, chanté par L'Ensemble MVD à Enghien-les-Bains, le 20 juin 2010. Cet hymne a été écrit en 1794 par Marie-Joseph Chênier et mis en musique par Etienne-Nicolas Méhul. Le Chant des Partisans (de Joseph Kessel et Maurice Druon sur la musique d'Anna Marly) est également interprété par l'Ensemble MVD. Nous proposons aussi La Guerre Sacrée (chant écrit pendant la Seconde guerrre mondiale), et le Chant des partisans (pour l'armée soviétique).

Kalinka est une chanson traditionnelle composée e1860 par Ivan Petrovitch Larionov (1830 – 1889). Elle demande des performances vocales particulières et joue sur les mots : « Petite baie, petite baie, ma petite baie / Dans le jardin il y a des petites framboises, ma petite framboise ». C'est le cri d'amour d'un jeune homme pour celle qui n'est pas encore sa Belle. Plaine, ma plaine est plutôt un chant destiné à encourager les soldats de l'Armée rouge. Il est extrait de la symphonie « Poème aux jeunes soldats » composée par Lev Knipper en 1934. Les Bateliers de la Volga décrit la souffrance des travailleurs sous la Russie impériale. Igor Stravinski en a fait une orchestration en 1917.

Pour finir, et pour les amateurs, deux heures de concert de l'Ensemble Alexandrov ! Le premier, dirigé par Igor Raevskii, a été enregistré, en live, en 2009. Le second a été donné au Bolchoï, cette année, en 2016. L'âme russe n'est pas morte. 64 de ses meilleurs ambassadeurs ont péri à Sotchi. Quelque part, à Hmeimim, en Syrie, une balalaïka laisse, pour une fois, échapper des notes en forme de larmes.

 

Ecoutez :

Le chant du départ, Enghien-les-Bains, MVD

https://www.youtube.com/watch?v=_lsji14MUc0

La guerre sacrée, MVD

https://www.youtube.com/watch?v=ZRqgDWySuvw

Le chant des partisans (Druon et Kessel)

https://www.youtube.com/watch?v=i1RnNbfNNS0

Le chant des partisans (russe)

https://www.youtube.com/watch?v=0OfBf9GHz44

Kalinka

https://www.youtube.com/watch?v=NA-QVFJVut8

Plaine, ma plaine

https://www.youtube.com/watch?v=YtqYo831Brk

Les bateliers de la Volga

https://www.youtube.com/watch?v=UikFkq6PBuc

Hymne de la Fédération russe (MVD)

https://www.youtube.com/watch?v=jPGnIpw2YSs

Le concert intégral 2009, dirigé par Igor Raevskii.

https://www.youtube.com/watch?v=m4ria6UZbSg

Dernier concert au Bolchoï en 2016

https://www.youtube.com/watch?v=ae833ktGAdA

 

 

 

 

Hommage aux Chœurs de l'Armée Rouge
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23 décembre 2016 5 23 /12 /décembre /2016 02:08

Coup de pouce vers le bas

 

Bras armé de la politique anti-sociale du gouvernement, Myriam El Khomri vient encore de cogner sur les classes populaires. Au 1er janvier, le Smic sera revalorisé de 0,93%, mais il n'y aura aucun geste du gouvernement envers les 1 600 000 salariés concernés. Le coup de pouce attendu se tourne vers le bas, comme celui du puissant qui ordonne l'exécution de l'homme à terre. En clair, la ministre a respecté fidèlement les recommandations de « prudence et modération » faites par un « comité d'experts indépendants » qui met en avant un  « taux de chômage toujours très élevé » et une « conjoncture de l'emploi toujours précaire ». Voilà au moins qui règle définitivement son compte à un mensonge sémantique : l'inversion de la courbe du chômage.

Le seul et dernier « coup de pouce » du gouvernement remonte à juillet 2012. Il portait sur 0,6% qu'il fallait ajouter à la revalorisation du smic de 1,4%. On mesure, à l'aune de cet immobilisme, l'échec de ce gouvernement dans le domaine social. On jugera s'il faut parler d'impuissance ou de cynisme face à un Smic qui, en guise d'étrennes, augmentera de 9 centimes de l'heure, passant de 1141 à 1153 euros net par mois pour les smicards employés à plein temps. Cela représente 12 euros par mois auxquels n'auront pas droit les très nombreux salariés à temps partiel qui sont autant de travailleurs pauvres.

Depuis son arrivée rue de Grenelle, la ministre n'a eu de cesse de se positionner contre les travailleurs : loi Travail, anti-syndicalisme, soutien à la répression. Jamais elle n'aura dévié du couloir de droite dans lequel elle a été placée par Manuel Valls. En toute logique, la voilà maintenant qui se positionne pour la candidature de ce dernier, à la primaire socialiste, en lui emboîtant le pas sur la nécessaire suppression de l'article 49.3 !

Comment, au moment où l'on incite les citoyens, notamment les plus jeunes, à s'inscrire sur les listes électorales, peut-on à ce point s'exercer à les dégoûter de la politique ? Comment peut-on, outre cette hypocrisie électoraliste, justifier une austérité pour les plus faibles en prétendant qu'une hausse significative du Smic reviendrait à bloquer l'embauche des jeunes ? Alors que, dans le même temps, l'État continue à répandre sa générosité, via le Cice, le Cir et autres largesses, envers les entreprises les plus riches ?

Philippe ALLIENNE

(Publié dans Liberté Hebdo n°1451 du 23 décembre 2016)

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16 décembre 2016 5 16 /12 /décembre /2016 11:00

A moi, mon bon CIR !

« Nous réformerons le Crédit impôt recherche (CIR) en le recentrant sur les entreprises qui en font le meilleur usage ». La promesse du candidat Hollande, en 2012, est aussitôt tombée aux oubliettes. Le CIR, qui avait été revu par Nicolas Sarkozy en 2008, est passé de 2 à 6 milliards d'euros en quatre ans. Destiné à aider les entreprises privées à investir dans la recherche et le développement, il est loin d'avoir atteint son objectif. Constatant que « la recherche privée stagnait en euros constants », François Hollande ne s'est pas moins soumis au dogme libéral des grandes entreprises.

En 2014, à la demande du PCF, une commission d'enquête sur le Crédit impôt recherche a été créée au Sénat. Sa rapporteure, la sénatrice communiste des Hauts-de-Seine Brigitte Gonthier-Mauri, a préparé un rapport de 264 pages. Ce travail était le fruit d'une enquête minutieuse qui avait permis de consulter la base de donnée du ministère de la Recherche sur les bénéficiaires du CIR. Les entreprises du CAC 40 avaient également été soumises à un questionnaire auquel elles ne pouvaient légalement se soustraire. En 2015, la commission a voté la non-publication du rapport grâce à une coalition entre les sénateurs LR-UDI-PS. Des pressions avaient été exercées par les milieux industriels et politiques.

La raison semble simple. Distribué sans discernement, le CIR est devenu une énorme niche fiscale pour les entreprises de plus de 500 salariés. Pour bénéficier du crédit d'impôt, les grands groupes n'ont pas hésité à embaucher de prétendus, voire de faux chercheurs, sur des projets improbables et de toute façon non soumis à validation. Au passage, les cabinet de conseils se sont largement sucrés en empochant 500 millions d'euros sur les 6 milliards du CIR. Seules, les petites entreprises ont réellement utilisé le crédit pour de la vraie R&D. Reste que, sur les 6 milliards ainsi généreusement attribués par l'État, 4 milliards au moins ont été « infructueux ». Autant d'argent qui manque à la recherche publique, aux universités et, au final, à la création d'emplois. Les bénéficiaires sont des groupes comme Sanofi, Renault, Carrefour, voire des banques comme la Société générale. Et on sait que le CIR n'est pas incompatible avec la manne du CICE (plus de 22 milliards d'euros l'an prochain). Au jeu « Qui veut gagner des millions », les gagnants restent ceux qui ont les moyens.

Philippe ALLIENNE

(Publié par Liberté hebdo n° 1250 du 16 décembre 2016)

 

 


 

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