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3 mars 2017 5 03 /03 /mars /2017 12:12

L'entreprise privée

met le TGV sur autoroute

 

Mais que faisait donc François Hollande ce mardi 28 février à  Villognon, une bourgade d'environ 300 habitants, au nord d’Angoulême ? Il inaugurait, non pas les chrysanthèmes, mais la nouvelle ligne à grande vitesse (LGV) entre Tours et Bordeaux. 300 km qui mettront Paris à 2 heures de la capitale girondine.

Ces 300 kilomètres représentent un investissement de 7,6 milliards d'euro financé à plus de 50% par des capitaux privés versés par Lisea, un consortium détenu à un tiers par la société Vinci. En 2011, il a obtenu une concession de 50 ans pour construire, gérer et assurer la maintenance de cette ligne à grande vitesse. Les voyageurs peuvent déjà se questionner sur leur sécurité. Mais cette ligne sera gérée comme une autoroute.

La dernière LGV, entre Paris et Strasbourg, avait été financée à 80% par des fonds publics, un système qui fait désormais partie de l'Histoire, depuis que Nicolas Sarkozy a entériné en 2007 la privatisation du rail français et lancé quatre projets de LGV. Or, il y a dix ans, Réseau ferré de France (RFF), gestionnaire du réseau ferré, n'avait plus les moyens de financer les LGV qui se décidaient (Nicolas Sarkozy en avait lancé quatre). RFF, devenu aujourd'hui SNCF Réseau, s'en est donc remis aux investisseurs privés. Pour paraphraser une célèbre série américaine, « le plan s'est déroulé sans accroc ». Mais les usagers, ou plutôt les clients, vont-ils adorer ? Car nous assistons à un chagement radical de logique.

Avant la privatisation, le gestionnaire du réseau, RFF (SNCF Réseau), percevait les redevances dues pour l'utilisation de l'infrastructure. Elles étaient payées par le contribuable. A présent, c'est l'opérateur privé, en l'occurence Vinci, qui va percevoir non une redevance, mais un péage qui sera inclus dans le prix du billet des voyageurs. Le montant de ce péage dépendra du nombre de trains et non plus du nombre de voyageurs qui emprunteront le réseau. Et Vinci a obtenu plus de 33 aller-retour, dont 18 TGV directs entre Paris et Bordeaux. Cela permettra à la société privé de s'assurer un revenu annuel de 250 millions d'euros.

Le démarrage commercial de la ligne est prévu le 2 juillet. On ne connaîtra les nouveaux tarifs que le 13 mars. Augmenter les tarifs tout en développant sa clientèle, tel est le pari de la SNCF qui table sur 2 millions de voyageurs supplémentaires d'ici 2019. Elle avoue en même temps que la ligne ne sera pas rentable et entraînera même, sur son budget 2017, une perte de 90 millions d'euros pour les six premiers mois d'exploitation. Elle sera pourtant prolongée vers Toulouse et Dax. Les sociétés Eiffage et Bouygues sont partenaires pour les lignes Le Mans-Rennes (qui démarre elle aussi le 2 juillet) et la future Nîmes-Montpellier.

Philippe ALLIENNE

(Billet publié par Liberté Hebdo du 3 mars 2017)

 

 

 

 

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21 octobre 2016 5 21 /10 /octobre /2016 00:35

Alep, rien de nouveau

 

L'arrêt des raids aériens russes et syriens sur les quartiers Est d'Alep, mercredi 19 octobre, et la courte "trêve humanitaire" annoncée par Moscou ne laissent personne dupe des intentions de Bachar al Assad et de son allié russe, peu enclin à la recherche d'une solution politique après cinq ans de guerre.

On peut cependant très légitimement s'interroger sur le traitement médiatique de ce conflit et sur les termes utilisés. Les "rebelles" dont parlent la plupart de nos médias sont en majorité des djihadistes. Ils n'ont rien de ces héros combattant l'oppresseur et que nous montrent les chaînes publiques. Les démocrates de 2011 se sont effacés face aux djihadistes qui tiennent majoritairement les quartiers Est d'Alep. Les "rebelles"sont essentiellement des membres de l'ex-Front Al-Nosra (une branche du sinistre Al Qaida) devenu Front Fatah al-Cham (seul le nom a changé, l'esprit et les objectifs demeurent) et des membres du groupe salafiste Ahrar al-Cham. Ils sont tous des concurrents de Daech. Les premiers sont soutenus par les occidentaux, les seconds sont soutenus, armés et financés par l'Arabie saoudite, le Qatar et la Turquie. Il y a bien encore quelques combattants de l'Armée syrienne libre (ASL) à Alep, mais celle-ci a été éparpillée après la pâtée que lui a administrée Al-Nosra. On la retrouve surtout dans le sud de la Syrie où elle a conclu des alliances avec les djihadistes. Parler de "rebelles modérés" revient à se moquer du monde ou à pratiquer la politique de l'autruche.

Tandis que le ministre des Affaires étrangères français parle de traduire Vladimir Poutine devant la Cour pénale internationale pour "crimes de guerre", les "rebelles" djihadistes pilonnent la partie ouest d'Alep (celle que maîtrisent les partisans d'Al-Assad) sans se soucier eux non plus de la population civile. Aux dernières nouvelles, ils n'ont d'ailleurs pas respecté le cessez-le-feu. Cette guerre est particulièrement sale. L'hypocrisie des occidentaux, des pays du Golfe et de la Turquie est peu ragoûtante. On trouve peu d'émotion, par exemple, face aux bombardements saoudiens sur le Yemen.

La stratégie, servie par les médias occidentaux, voulant distinguer avec simplisme entre le camp des méchants (Assad et Poutine) et celui des gentils (les djihadistes rebaptisés "rebelles" mais que l'on poursuit partout ailleurs) ne peut cacher les intérêts occidentaux. La découverte de ressources pétrolières et gazières en Méditerranée font de la Syrie une zone dont les puissances occidentales ne peuvent se désintéresser.

Philippe ALLIENNE

Liberté Hebdo n° 1242 - 21 octobre 2016
 

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8 août 2014 5 08 /08 /août /2014 16:47

Sauver « Liberté Hebdo »

pour sauver la parole populaire

 

Par Philippe ALLIENNE et Djamila MAKHLOUF

Journalistes et animateurs des Mardis de l’Info du Club de la Presse du Nord – Pas de Calais

 

Tribune parue dans « Liberté Hebdo » n°1121 du 8 au 14 août 2014

 

Liberté Hebdo est porteur d’une « utilité sociale » ! Quel meilleur hommage rendu à une publication de presse, profondément militante, et à son équipe. Un hommage rendu par le Tribunal de commerce de Lille Métropole lui-même… C’est vrai, pourtant, la situation semble désespérée et la tentation de se résigner, de lâcher, pouvait être grande. Ce n’est pas le cas, loin de là, des journalistes et de l’ensemble des salariés. Toutes et tous croient en l’utilité sociale de leur journal et à la nécessité de le sauver. Toutes et tous savent que ce sera dur et que les prochaines semaines seront décisives.

 

« Liberté Hebdo », c’est « la voix des sans voix » comme l’avait écrit la rédaction au début de la crise du journal. Cette rédaction s’est battue. Mais l’énergie qu’elle a déployée, avec l’ensemble de l’équipe, ne peut suffire sans une double volonté. Volonté politique d’une direction et d’une fédération qui, il y vingt-deux ans, en 1992, avait su refuser la fatalité en relançant, avec les salariés, un titre de gauche après la disparition du quotidien « Liberté ». Volonté ensuite des lecteurs, militants ou non, qui ont besoin de ce journal.

 

La « Voix des sans voix », c’est celle qui constitue « un relais et un lien entre de nombreux communistes et militants du Front de Gauche » rappelle encore la rédaction. C’est aussi celle des salariés qui se battent chaque jour pour leurs conditions de travail ou pour leur emploi, des jeunes qui aspirent à une vie digne, des retraités qui ne méritent pas d’être laissés pour compte, de toutes celles et ceux broyés par la machinerie libérale. C’est aussi celle qui défend les travailleurs déplacés, les roms, les personnes immigrées à la recherche d’une autre vie, les victimes de racisme et de discriminations, les ouvriers et les prolétaires qui savent bien que la lutte des classes n’est pas un vestige du passé. 

 

Par delà cette utilité sociale et cette expression qui empêche de  bâillonner définitivement le peuple, « Liberté Hebdo » permet de maintenir et de développer le débat d’idées. Celui-là même qui tend à être confisqué par des médias dominants, des intellectuels acquis au libéralisme, de fous de guerre, de dangereux populistes et réactionnaires qui rêvent d’une « aube dorée » se levant sur une dangereuse aventure.

 

Pour tout cela, aidons l’équipe de « Liberté Hebdo » à sauver notre journal, celui du peuple héritier de la Résistance. Résistons !

 

Ph A et Dj M

 

 

                                                                                                                                                                                                                       DSCN1582-copie-1Agissez en vous abonnant ou en abonnant vos amis. Un abonnement, un risque de moins pour la disparition du titre. Appelez au : 03 28 36 88 50

 

 

 

 

 

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13 septembre 2013 5 13 /09 /septembre /2013 18:31

L’art de se rencontrer

 

A lire les commentaires sur les réseaux sociaux, nous sommes nombreux à avoir croisé, au moins une fois, Albert Jacquard. Il est souvent venu dans le Nord. Pour présenter un livre, tenir une conférence, échanger, ou soutenir une cause comme la régularisation des Sans papiers ou le droit au logement. Avec lui, les rencontres étaient toujours d'une grande simplicité et d'une immense richesse. 

 

Albert Jacquard aimait les gens. Il n’avait rien d’un quelconque « bisounours », comme cela a pu être suggéré, le jour de sa mort, par quelque chroniqueur de radio Nationale. Il ne s'exprimait jamais sans écouter ses interlocuteurs. Même quand il se taisait (sauf si l’on allait lui dire bonjour), il transmettait beaucoup. Comme cette fois, lors d’une manifestation des Sans Papiers, sur le parvis des droits de l’Homme de Lille, face à la préfecture. Perdu dans le public, discret. Mais d’une présence gigantesque. Rien que sa manière de dire « Bonjour » nous enrichissait.

 

Qu’aurait-il dit, autour du bar du Club de la presse, à Lille ?Imaginons : « M. Jacquard, le Club de la presse attribue chaque année des prix pour les jeunes consoeurs et confrères de la région. Accepteriez-vous de parrainer la prochaine promotion ? ». Croyez-vous qu’il aurait répondu quelque chose du genre : « Des prix ? Pour les jeunes ?  Oui, pourquoi pas. Vous me faites un grand honneur. Contactez-moi. Je verrai en fonction de mon agenda. Mais vous savez, je suis débordé ».

 

J’opte pour une autre réponse. Comme celle-ci, par exemple : « Oui, d’accord, mais dites m’en davantage. Des prix, pour quoi faire ? Vous voulez distinguer les meilleurs reportages, les meilleurs jeunes journalistes  ? Pourquoi les meilleurs ? Je viendrai, mais invitez aussi ceux que vous aurez jugé les moins bons. Eux aussi, il faut les encourager. » Malicieux, il aurait ajouté, sans doute, une phrase comme : « Il est très curieux que vous soyez à ce point là véritablement drogués par une société qui vous fait croire que tout est dans la réussite personnelle et dans la réussite contre l’autre ».

 

C’est cela, Albert Jacquard. Un Homme qui ne croit pas en la compétition. Un Homme que l’esprit de compétition répugne tant qu’il ne l’entendait même pas dans les Jeux olympiques. La compétition, il en connaissait un bout, lui qui a fait polytechnique avant de devenir le grand scientifique que l’on connaît. Spécialiste de génétique des populations, contre l’exploitation du génome humain à des fins commerciales, directeur de recherche à l’Institut national d’études démographiques (Ined), membre du Comité consultatif national d’éthique… il était aussi président d’honneur de l’association Droit au logement (DAL) et était aux côtés de tous les « sans » : sans logement, sans papiers, sans travail, sans droits, etc. Même les taureaux, il les défendait. Il était pour la non violence et pour la paix. 

 

Non pas pour la paix résultant de la possession de l’arme nucléaire (« çà, c’est une paix relative de 60 ans basée sur la dissuasion », disait-il en substance). Non, il voulait la paix pour tous et pour des milliers d’années. « La vie n’a pu se développer sur terre qu’à partir du moment où la radioactivité a disparu, affirmait-il. Elle revient en 1941, par la volonté des hommes. Il faut savoir dire non. » Pour lui, le soleil est la seule centrale nucléaire indispensable. Ce scientifique n’hésitait pas à dénoncer les « stupidités mathématiques » qui engendrent, autre exemple, la logique de croissance. Il était pantois devant ces « essais de voitures roulant de plus en plus vite et que l’on  fait tourner en rond ». Tout cela, il savait nous l’expliquer simplement autour d’une table de bistrot, à l’occasion  d’une rencontre fortuite, et en dessinant des croquis sur la nappe en papier.

 

Etait-il pour autant un gourou ? Evidemment pas. Il n’était d’ailleurs pas homme qui aimait être écouté sans critique, ou sans question. Encore une fois, il était d’abord l’oreille des autres. En conférence, il ne restait pas longtemps derrière la tribune. Il se baladait entre les rangs du public et allait tendre l’oreille. Il faisait penser à ces anges déchus, mais « écoutants », de Wim Wenders dans « Les ailes du désir », tant il se penchait vers les gens pour bien  comprendre ce qu’ils disaient, ce qu’ils pensaient.

 

Ce qu’il désirait, Albert Jacquard ? Le dialogue, le savoir vivre ensemble. Utopie ? Naïveté ? Banalité ? Non, mille fois non. Tiens, en cette période de rentrée scolaire, cette proposition  qu’il avait faite par procuration à Xavier Darcos, ministre de l’Education du gouvernement précédent, il aurait pu la faire à son successeur Vincent Peillon :  « Un élève qui parle, il faut le laisser s’exprimer. Il ne faut pas le soumettre. On pourrait afficher, sur le fronton de écoles : ‘’Ici, on enseigne l’art de se rencontrer’’ ».

 

Salut, Monsieur Jacquard. Nous aurions dû vous inviter. Est-il trop tard ?

 

Philippe ALLIENNE

 

 

 

 

 

 

 

 

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21 août 2013 3 21 /08 /août /2013 19:29

L’ami algérien

 

 

Henri Alleg est mort à Paris le 17 juillet, à l’âge de 91 ans. Retour sur les débuts d’un militant engagé pour la dignité de l’homme.

 

C’était il y a 17 ans, déjà. « Liberté Hebdo » préparait un  numéro spécial sur l’Algérie où le terrorisme islamiste atteignait son apogée. Nous avions alors sollicité le témoignage d'Henri Alleg. L’auteur de « La Question » avait longuement hésité. « C’est que, s’était-il justifié, je n’ai plus de lien avec l’Algérie d’aujourd’hui. Que pourrais-je vous dire ? » 

 

Que ressentait-il, face à ce terrorisme qui déchirait un pays et un peuple pour lesquels  il avait accepté l’idée de mourir quarante ans plus tôt ? Que ressentait-il pour ce pays qui semblait s’être éloigné de « l’idée de fraternité », une des motivations du jeune Alleg lorsqu’il est devenu communiste ? « Quoi qu’il en soit, avait-il confié, personne n’a aujourd’hui le droit de donner des leçons de morale au peuple algérien. »

 

De son vrai nom Henri Salem, ce petit-fils d’immigrés juifs russo-polonais est né à Londres en 1921. Il devient Français après l’installation de ses parents en France et Algérien par choix dès 1962. Le lecteur de Konrad assoiffé de voyages débarque pour la première fois en Algérie en 1939. Il a 18 ans.  Durant la seconde guerre mondiale, fermement anti-vichyste et anti-fasciste, il s’initie au marxisme grâce à des brochures que lui donnent des soldats américains communistes !

 

Mais c’est à partir de fin 1944, en découvrant la famine dans le sud du Constantinois, qu’il prend la véritable dimension de la réalité coloniale  Bien plus encore, en 1947, lorsqu’il se rend dans les mines de fer de l’Ouenza, au sud d’Annaba, et découvre la condition des mineurs. « Tant que je n’étais pas sorti d’Alger, témoigne-t-il, j’avais une vision tiède du colonialisme. Désormais, je ne parlerai plus de l’oppression comme une idée abstraite ». Avec son ami Abdelkader Benzegala, il improvise un meeting et gagne le respect des ouvriers. C’était quelques mois avant une longue grève de 66 jours, en 1948.  Et six ans avant le déclenchement de la guerre d’indépendance.

 

Fort de ses convictions et rêvant d’une Algérie multiculturelle, c’est cet homme qui, devenu directeur d’Alger Républicain, dira plus tard à ses tortionnaires français : « Je n’ai pas peur de vous ».

 

Philippe ALLIENNE

 

article publié dans Liberté Hebdo n° 1077 du 26 juillet 2013

 

Sources :

 « Un rêve algérien », documentaire de Jean-Pierre Lledo - 2003

« Mémoire algérienne : Souvenirs de luttes et d'espérances » – Henri Alleg - Stock 2005

 

 

 

 

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3 mai 2012 4 03 /05 /mai /2012 12:16

 « Le développent de la précarité entraîne vers un changement de civilisation »

 

 

Dans son dernier livre, « Un CDD sinon rien » (1), le journaliste Jacques Cotta se penche sur la précarisation des salariés qui, à travers la multiplication des contrats à durée déterminée, l’intérim et l’intermittence, provoque de nombreux drames humains. En toile de fond, les conséquences de l’ultralibéralisme, des traités européens et de la crise financière.

 

Vous nous livrez une analyse à partir d’une enquête de terrain et de chiffres officiels. Quel constat tirez-vous de vos observations sur la généralisation des CDD et du développement de  la précarité ?

 

Jacques Cotta : Deux questions se posent : quelle est véritablement la place du travail dans notre société, aujourd’hui ? Ensuite, si on continue à développer la précarité, on va vers un changement non seulement de société, mais de civilisation. On va vers quelque chose que l’on ne connaît pas.

 

Donc pour vous, le mouvement est enclenché. Est-il irrémédiable ?

 

J. C. : La situation est très inquiétante. Aujourd’hui, en France, dans les entreprises de moins de dix salariés, deux embauches sur trois  se font avec des CDD de moins d’un an ! Et dans les grandes entreprises, on a de plus en plus recours à la main d’œuvre intérimaire au détriment des CDI. On a donc affaire à une logique qui se généralise. On assiste  à l’extinction d’une génération, celle qui a grandi avec la valeur travail qui passait par le contrat à durée indéterminée.

 

Vous dites que la société est en train de basculer ?

 

J. C. : Depuis des années, on nous explique que la lutte des classes est un concept archaïque. C’est faux, nous sommes en plein dedans. Si le travail est précaire, c’est justement parce qu’une petite minorité  profite du travail comme variable d’ajustement. La désindustrialisation produit de plus en  plus de précarité, la finance et le profit des actionnaires sont prioritaires, le service public est mis à mal. Résultat, les écarts entre les classes sociales ne font que s’accroître. Le chômage fait des ravages. L’an passé, en France, chaque minute qui passait a vu une personne perdre son emploi ! Aujourd’hui, 8,5 millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté. Le chiffre de 9 millions sera sans doute atteint à la fin de cette année.

 

C’est le phénomène des travailleurs pauvres que vous abordiez déjà en 2006…

 

J. C. : A l’époque, on les estimait à 7 millions. Aujourd’hui, outre les chômeurs, près de neuf millions de travailleurs gagnent moins de 960 euros par mois. Ces dix dernières années, 800 000 emplois industriels ont été détruits et 150 000 ont été liquidés dans la fonction publique durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Or, l’an  dernier, les entreprises du CAC 40 ont engrangé 75 milliards d’euros de profit dont la moitié est réinjectée, sous forme de dividendes,  dans la poche des actionnaires. Ces cinq dernières années, les revenus des  dirigeants des grands groupes ont augmenté de 35%. En 2012, les plus riches devraient continuer à s’enrichir. En même temps, on peut s’attendre au pire pour des centaines de milliers de salariés de l’automobile, des raffineries, des banques, des transports, etc. où sont prévus des destructions massives de postes. Sans parler de la hausse du coût de la vie.

 

Vous consacrez un chapitre important au statut public qui, écrivez-vous, s’est terriblement dégradé depuis plus de trente ans.

 

J. C. : Avec un peu plus de six millions de salariés, l’Etat est le premier employeur de France. Depuis 2007 à 2013, les mesures de limitation du nombre de fonctionnaires auront abouti à la suppression de plus de 500 000 postes, soit le plus grand plan social en  France jamais réalisé, sinon par l’Etat lui-même. On accuse les fonctionnaires d’être des « privilégiés ». On confond le terme « privilège » avec le terme « avantage ». Parler de « privilèges », c’est méconnaître le statut des fonctionnaires et les « obligations »  qui sont les leurs. Derrière cette  remise en cause du statut, il faut voir une volonté de détruire le modèle  social français issu des années d’après-guerre, des grandes grèves de 1946-1947 et des décisions mises en œuvre par le Conseil national de la résistance.

 

Oui, mais vous estimez aussi que ces attaques contre le statut public servent les intérêts du privé.

 

J. C. : Exactement. C’est un signal pour le secteur privé. Le meilleur exemple, c’est le débat sur le Smic. Lorsque le candidat du Front de gauche à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, dit que, s’il est élu, il instaurera immédiatement le smic à 1700 euros par mois, les entreprises privées auront du mal à refuser des augmentations. A l’inverse, si l’Etat bloque les salaires des fonctionnaires, le privé peut justifier plus aisément le blocage pour ses salariés. Dans la fonction publique, on justifie les mesures de réduction de postes par la dette et les déficits. Dans le privé, on justifie les mesures relatives à l’emploi (chômage partiel, réduction des effectifs, intérim, CDD…) par les carnets de commandes et les profits. Ainsi, une fragilisation du statut des fonctionnaires n’est pas sans conséquences dans la société tout entière. Des conséquences voulues par l’ultralibéralisme.

 

Tout est dit. Tout le monde est dans la même barque, soumis au coût du travail, à l’austérité… Etes vous pessimiste ?

 

J. C. : Pas vraiment. C’est vrai qu’à quelques jours de l’élection présidentielle on entend toujours les mêmes arguments comptables : la dette, le coût du travail, etc. On assiste à une compétition entre les candidats, Sarkozy et Hollande notamment, pour savoir lequel sera le plus économe. Seul Mélenchon a un discours clair, proche des réalités. Mais si la précarisation des gens n’encourage pas a priori  à la révolte, il ne faut pas négliger la puissance des forces sociales. Le peuple grec a montré sa capacité à dire non au plan de rigueur. Les Espagnols se sont soulevés contre la réforme du code du travail. Les Portugais se sont mobilisés. Chez nous, en 2005, personne n’avait misé sur un « non » au référendum sur le traité européen. Certes, deux ans plus tard, il y a eu un déni de démocratie. Mais le peuple est toujours là. 

 

Recueilli par Philippe Allienne

 

Un CDD sinon rien – Quand « intérêts financiers » riment avec « précarité des salariés » - Ed Jean-Claude Gawsewitch

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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26 mars 2012 1 26 /03 /mars /2012 13:32

L’Algérie prisonnière d’un processus réactionnaire 

 

Cinquante ans après l’indépendance, la société algérienne semble figée. Une situation imposée par un pouvoir éloigné du peuple, un appareil qui se veut indéboulonnable. Il y a un an, le printemps arabe a été étouffé. Vingt ans plus tôt, l’Algérie était en train de rater sa seconde révolution.

 

Quelques semaines avant les élections législatives algériennes, le 10 mai, 17 nouveaux partis politiques sont en passe d’obtenir leur agrément par le ministère de l’Intérieur et des Collectivités locales. Inouï quand sait que le  dernier agrément avait été accordé 1999 ! C’était pour le parti islamiste El Islah.

 

Cela ne semble faire ni chaud ni froid aux Algériens. « Ces nouveaus partis sont pour la plupart issus de dissidences de formations existantes. Ils auront sans doute peu de poids dans l’évolution politique du pays », observe un journaliste algérien. « D’autre part, poursuit-il, les gens  ont perdu confiance aux politiques. Les partis n’ont pas été à la hauteur de leurs aspirations. Ils sont trop éloignés du peuple ». Un peuple qui sait que les bénéfices de la manne pétrolière continuent à lui échapper au profit de clans de nantis.

 

C’est toute l’histoire de ces 23 dernières années. Un véritable tournant aurait pu être pris en octobre 1988 lorsque des émeutes, dites « de la faim », ont éclaté à Alger avant de s’étendre à l’ensemble du pays. La jeunesse, ultra-majoritaire, protestait contre la malvie et l’absence de perspectives. Mais surtout, les manifestants réclamaient la fin du parti unique, la démocratie, la liberté. L’armée a opéré une répression sanglante, faisant près de 500 morts.

 

L’avènement du multipartisme

 

Si le président Chadli Bendjedid, au pouvoir depuis 1979, est réélu le 22 décembre, une nouvelle constitution ouvre la voie au multipartisme. Une loi est votée en ce sens le 3 juillet 1989. Le Front des forces socialistes (FFS), interdit depuis l’arrestation d’Aït Ahmed en octobre 1964, a de nouveau pignon sur rue. Saïd Sadi crée le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD). Le Parti de l’Avant-garde socialiste (PAGS) a droit de cité. En 1993, son coordonnateur, Hachemi Cherif, crée le mouvement « Etahhadi-Tafat ». Le Parti des travailleurs, dirigé par une femme, Louisa Hanoune, permet une réprésentation trotskiste. Tous sont des partis démocrates qui vont s’opposer au vieux FLN.

 

Une ère nouvelle semble promise. Avec le multipartisme, la presse écrite privée est autorisée. De nombreux journalistes quittent les journaux publics (une presse qui dépendait de l’Etat). Avec les indemnités de départ, ils créent leurs propres journaux. C’est ce que l’on a appelé « l’aventure intellectuelle ». Des dizaines de titres inondent l’Algérie d’un vent inédit de liberté. Nombreux sont ceux qui éliront domicile dans une ancienne caserne transformée en « Maison de la Presse », à Alger.

 

Hélas, le ver était dans le fruit. Durant les émeutes de 1988, les intéristes avaient habilement tenté de récupérer le mouvement. Avec la bénédiction du président Chadli. Dès septembre 1989, le Front islamique du salut (FIS) est légalisé. La nouvelle constitution, dans son texte initial, ne le permettait pourtant pas.

 

Montée de l’intégrisme

Dès lors, un processus insensé va s’enclencher. Au terme d’une campagne violente, le FIS remporte les premières élections locales libres organisées en juin 1990. Le 26 décembre, une loi porte généralisation de la langue arabe. Les intégristes sont plus plus forts que jamais et ils le prouvent en exigeant une élection présidentielle anticipée. Ils y mettent les moyens : le 23 mai 1991, ils appellent à une grève générale illimitée. Ils la veulent insurectionnelle. Cela aboutit à l’état de siège, en juin, et à l’arrestation de deux principaux dirigeants du FIS : Abassi Madani et Ali Belhadj.

 

Cela n’empêchera pas le FIS d’arriver en tête du premier tour des élections législatives, le 26 décembre 1991. Il récolte 47,5% des suffrages. Il n’y aura pas de second tour. L’armée interrompt le processus électoral le 11 janvier suivant et le président Chadli remet sa démission. Un Haut Comité d’Etat est mis en place quelques jours plus tard. Pour le présider, après le refus de Hocine Aït Ahmed qui dénonce l’arrêt du processus électoral, on va chercher un autre père de la révolution algérienne : Mohamed Boudiaf qui était en exil au Maroc depuis 28 ans.

 

Le projet de Boudiaf

 

Les choses se précipitent. L’état d’urgence est instauré dès le 9 février et le FIS est dissous le 4 mars. La jeunesse ne connaît pas Mohamed Boudiaf. Lui qui avait milité pour l’indépendance de son pays dès les années quarante avait été rejeté une fois celle-ci acquise. Son nom a été rayé de l’histoire officielle et des manuels scolaires. C’est précisément cette jeunesse, et l’avenir de l’Algérie, qui le motivent. En prêtant serment à l’Algérie, à 72 ans, il jure de « tendre la main à tous les Algériens », rapporte la journaliste Nadjia Bouzeghrane. Il promet aussi de livrer « une guerre sans merci à tous les fauteurs de troubles et à tous les corrompus qui se sont enrichis sur le dos du peuple ».

 

Ces derniers ne le laisseront pas faire. Le 29 juin 1992, il est assassiné. Il avait voulu la justice sociale et la fin des passe-droits. Il voulait la liberté et n’oubliait pas le sort que le code de la famille de 1984 avait réservé aux femmes. Il avait compris que la crise, avant d’être économique et sociale, était d’abord une crise politique. Aurait-il pu aller au bout de son projet ? Nul ne peut le dire.

 

Un an après sa mort, le terrorisme islamiste ensanglante l’Algérie. La répression n’est pas en reste. Le peuple paie le prix fort. Après les assassinats d’intellectuels et de journalistes, en 1993, les intégristes massacrent des quartiers et des villages entiers comme Benthala en 1997. Bilan de ces années de sang : 200 000 morts et 7200 disparus.. Elu en avril 1999, le président Abdelaziz Bouteflika entame la concorde civile et la réconciliation nationale.

 

Aujourd’hui, les islamistes siègent au Parlement et comptent quatre ministres. Le code de la famille qui reléguait la femme au rang de mineure a été amendé en 2005. Mais l’égalité est encore loin. Comme l’exercice de la démocratie, comme la justice sociale. Les mouvements de femmes se sont essoufflés. L’une de ses principales dirigeantes, Khalida Messaoudi, a obtenu le portefeuille de la communication. Le chômage, officiellement de 10 %, affleurerait les 30 % dans de nombreuses régions. L’opposition politique, malgré la multiplication des partis, reste très au-deça de son rôle. Face à un pouvoir droit dans ses bottes et à des généraux qui veillent au grain.

 

Philippe Allienne

(article publié par Liberté Hebdo  n° 1006 - www.libertehebdo.com)

 

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5 mars 2012 1 05 /03 /mars /2012 00:21
Reporters de guerre, le sens du journalisme
Trois journalistes ont trouvé la mort lors du pilonnage, le 22 février, du quartier Baba Amr,  à Homs, en Syrie : le Français Rémi Ochlik, l’Américaine Mary Colvin et le Syrien Rami al Sayed. Avec Gilles Jacquier (France Télévisions) et le cousin de Rami al Sayed, cela porte à cinq le nombre de journalistes tués en Syrie depuis décembre. Dès le début des « révolutions arabes », Lucas Dolega a trouvé la mort en Tunisie. Ces épisodes sanglants ne manquent pas de faire ressurgir la sempiternelle question : est-il nécessaire que des journalistes aillent sur les terrains de guerre pour rendre compte, au péril de leur vie ou au risque d’être pris pour otages ?

 

 « Mourir pour le JT. A quoi servent les reporters de guerre ? » C’est le magazine « Causeur », sous la plume de son directeur Gil Mihaely, qui pose crûment la question dans son numéro de février. Faut-il aller sur le terrain pour informer ? Pour lui, la réponse est claire : c’est « non ». Il va même beaucoup plus loin lorsqu’il écrit que le « terrain ment ». Et d’argumenter :  « Ce ne sont pas l’endurance physique ou la capacité de vivre des semaines sans prendre une douche qui font le bon journaliste, mais l’intelligence, la maîtrise des dossiers, l’aptitude à mettre en doute ses propres certitudes. Il est temps d’en finir avec le culte du terrain car, contrairement à ce que croient les « confrères en vestes à poches », le terrain ment  ».

 

Les confrères « en vestes à poches » apprécieront. Certes, le titre de cet article semble concentrer la réflexion de « Causeur » sur les reporters de télévision et plus particulièrement sur le JT. La démonstration semble dès lors simple : Puisqu’il faut être chaque jour à l’heure pour le rendez-vous du JT, le reporter n’a pas le temps d’analyser. Il ne peut donner que des informations en flux tendu et «  débiter de l’émotion à jet continu ».

 

Voir n’est pas savoir

 

Or, Gil Mihaely n’oublie pas de citer de nombreux autres journalistes tués ou pris en otages lors des conflits contemporains. Toutes et tous ne travaillaient pas et ne travaillent toujours pas pour un journal télévisé. Mais qu’importe, pour le directeur de « Causeur », « le journalisme est une profession intellectuelle » qui doit « rompre avec la mythologie de l’information ». Pour lui, on peut bien informer en étant, non sur le terrain, mais en restant dans les grandes capitales occidentales, dans son bureau et près de l’ordinateur qui débite les dépêches, à proximité des sources de pouvoir et de décision.

"Causeur" estime donc la cause entendue. Il le rappelle : «  voir n’est pas savoir  ». Interrogé ce 28 février dans l’émission de Frédéric Taddéi, « Ce soir ou jamais » (France 3), Gil Mihaely va plus loin en expliquant que les reporters de guerre et autres envoyés spéciaux partent avec, déjà en tête, une thèse et des idées bien arrêtées. Le terrain leur servira simplement à illustrer cette thèse (voilà qui sont les méchants, voilà qui sont les gentils). Si le terrain dit autre chose, les reporters ont tendance à oublier. Exemple à l’appui : la mort de Gilles Jaquier, le 11 janvier à Homs. Ceux qui ont tiré le mortier, explique-t-il, étaient des rebelles qui visaient des innocents réputés soutenir le régime syrien. Or, cette vérité arrangerait peu les reporters et les médias pour qui ils travaillent.

 

Lutter contre ses a priori

 

S’il s’agit de dire, comme le fait le directeur de « Causeur », qu’il faut aller sur le terrain en commençant par lutter contre ses propres a priori, nous ne pouvons qu’être d’accord. L’argument vaut pour tous les reportages. On peut ici penser au traitement médiatique de nos banlieues, cités et autres quartiers dits "sensibles". Dire que ces a priori ont la vie tellement dure que le reportage devient inutile serait inacceptable. D’ailleurs, Gil Mihaely ne le prétend pas. Mais peut-on généraliser un jugement aussi sévère ? Les journalistes, même s’ils disposent de trop peu de temps pour réaliser leurs reportages, prennent au moins celui de les préparer. Les fixers avec qui ils travaillent ne peuvent être considérés comme quantité négligeable. Ils n’ont rien à voir avec un encadrement de l’armée, avec le « journalisme embedded ». La prise d’otages, en Afghanistan, de Hervé Ghesquière et Stéphane Taponier, les témoignages qu’ils ont rapportés et leur reportage montrent que la thèse de « Causeur » est, pour le moins, partielle et partiale.

Mais, le mensuel qui défend les journalistes intellectuels (ou les intellectuels tout court) ne se prive pas, dans son article, de revenir sur le coût des otages lorsqu’il faut négocier leur libération et sur les concessions qui doivent être lâchées par les Etats dont ressortent les otages. Il ne s’empêche guère plus de railler les manifestations de soutien et les slogans entendus, par exemple, lors de la détention de Florence Aubenas et de Hussein : « Ils sont partis pour nous, ils rentreront pour nous ! ». « Il doit être permis de dire que nous n’en demandons pas tant », persifle « Causeur ».

 

Les guerres ne sont pas virtuelles

 

C’est oublier un des arguments essentiels qui plaident pour le reportage et pour le terrain. Certes, on peut ne pas comprendre, n’avoir pas les moyens suffisants pour bien décrypter un événement au moment où il se déroule. Le reporter est d’abord un passeur d’informations, quelqu’un qui raconte ce qu’il voit. « Les guerres ne sont pas virtuelles, les victimes non plus. Les reporters sont là pour le montrer », estime l’historienne Anne Ducret.

 

En ce sens, la journaliste américaine, ex-reporter de guerre, Elain Sciotino rend ainsi hommage à sa consœur Mary Colvin : « Elle a décidé que sa priorité était d’être un témoin pour dire la vérité ». Cette vérité sort aussi du terrain, même si l’on ne voit pas tout, même si l’on ne comprend pas tout, même si l’on manque parfois de recul. Pourquoi est mort le photojournaliste Lucas Dolega, en janvier 2011 en Tunisie ? Ses photos, au regard du discours officiel, étaient-elles inutiles ? Personne ne le prétendra. Tout comme le travail de Rémi Ochlik, tué en même temps que Mary Colvin, le 22 février en Syrie. En 2011, rappelle « Le Monde », il était en Tunisie, en Egype, en Lybie, sur tous les fronts du printemps arabe. « Les peuples étaient animés par le sentiment de ras-le-bol, moi par celui d’être là où se joue l’histoire  », avait confié le photojournaliste.

 

Les clés pour comprendre le terrain

 

Surtout, ces reporters, qui gênent tant qu’on les arrête, qu’on les poursuit, qu’on leur tire dessus, permettent aux peuples de n’être pas oubliés. Que dire de ces « journalistes citoyens », blogueurs ou vidéastes qui témoignent sur les réalités de leur pays ? Ainsi, Rami al-Sayed, tué le 22 février à Homs, alors qu’il filmait durant le bombardement du quartier Baba Amr. Il a été l’un des premiers à filmer le chaos, à Homs, et les exactions perpétrées par les troupes fidèles au régime. Il avait 27 ans. Quelques mois plus tôt, son cousin Basil al-Sayed, mourrait lui aussi en témoignant de la réalité syrienne.

 

Là réside le premier sens du métier de reporter : montrer, donner à voir ce que le monde ne voit pas, ce qu’une minorité de puissants refuse de porter à la connaissance du monde. Le terrain ne ment pas. Il nous faut les éléments pour le comprendre. Les journalistes apportent des clés essentielles. Les premières, souvent.

 

Philippe Allienne

(article publié sur www.clubdelapressenpdc.org)

 

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4 décembre 2011 7 04 /12 /décembre /2011 23:13

Je sais, tout bon utilisateur d’internet, à plus forte raison quand il est journaliste (c’est –encore- mon cas) doit s’interdire de reprendre in extenso un texte paru dans une publication de presse. C’est une question de respect des droits d’auteur. De respect tout simplement. Je  le fait toutefois ci-dessous, en toute conscience, sans vergogne et à titre exceptionnel. Le site liberation.fr voudra bien –je l’espère- me pardonner cette indélicatesse. C’est que la lettre ouverte qu’il a publiée ce vendredi 2 décembre vaut la peine d’être vue, revue, lue, relue, copiée et recopiée. Les mots, lorsqu’ils sont écrits, gagnent à être connus. Ils sont forts, ils sont beaux. Ils sont gavés de sens. Un simple renvoi vers le site d’origine m’aurait permis de rester dans la légalité. Il m’aurait frustré.

La lettre en question, adressée au ministre de l’Intérieur,  est celle d’un étudiant en droit qui défend l’honneur de sa mère marocaine. Pour des raisons que, certes, j’ignore, cette femme vient de voir classé son dossier de demande de nationalité française. Elle réside en France depuis 27 ans. En des temps où le pouvoir insulte les chômeurs, stigmatise les pauvres, soupçonne les malades, se méfie de la jeunesse, donne la chasse aux étrangers,  voit des fraudeurs et des voleurs partout lorsqu’il s’agit de personnes vulnérables ; en des temps où le pouvoir oublie qu’il est au service du peuple, la lettre de M. Amine El Khatmi n’est ni un cri de désespoir, ni une manifestation colérique. Elle est un appel à la raison, un rappel à la démocratie, un cri de liberté. Elle est, pour paraphraser mon ami wallon Julos Beaucarne, un coquelicot planté dans le désert d’intolérance, d’incohérence et de déshumanisation de notre société. La voici, et sans autre façon, dans le texte et sa dignité.

 

Philippe Allienne

 

Le crachat et le rêve français…

 Par Amine EL KHATMI 23 ans, étudiant en droit (master 2), Français

Lettre à monsieur le ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration

Monsieur le ministre,

 

 La sous-direction de l’accès à la nationalité française du ministère que vous dirigez vient de signifier à madame S. Boujrada, ma mère, le classement de son dossier et un refus d’attribution de nationalité. «Vous ne répondez pas aux critères», est-il écrit dans un courrier sans âme que l’on croirait tout droit sorti de l’étude d’un huissier ou d’un notaire.

Ma mère est arrivée en France en 1984. Il y a donc vingt-huit ans, monsieur le ministre, vingt-huit ans ! Arrivée de Casablanca, elle maîtrisait parfaitement le français depuis son plus jeune âge, son père ayant fait le choix de scolariser ses enfants dans des établissements français de la capitale économique marocaine.

Elle connaissait la France et son histoire, avait lu Sartre et Molière, fredonnait Piaf et Jacques Brel, situait Verdun, Valmy et les plages de Normandie, et faisait, elle, la différence entre Zadig et Voltaire ! Son attachement à notre pays n’a cessé de croître. Elle criait aux buts de Zidane le 12 juillet 1998, pleurait la mort de l’abbé Pierre.

Tout en elle vibrait la France. Tout en elle sentait la France, sans que jamais la flamme de son pays d’origine ne s’éteigne vraiment. Vous ne trouverez trace d’elle dans aucun commissariat, pas plus que dans un tribunal. La seule administration qui pourra vous parler d’elle est le Trésor public qui vous confirmera qu’elle s’acquitte de ses impôts chaque année. Je sais, nous savons, qu’il n’en est pas de même pour les nombreux fraudeurs et autres exilés fiscaux qui, effrayés à l’idée de participer à la solidarité nationale, ont contribué à installer en 2007 le pouvoir que vous incarnez.

La France de ma mère est une France tolérante, quand la vôtre se construit jour après jour sur le rejet de l’autre. Sa France à elle est celle de ces banlieues, dont je suis issu et que votre héros sans allure ni carrure, promettait de passer au Kärcher, puis de redresser grâce à un plan Marshall qui n’aura vu le jour que dans vos intentions. Sa France à elle est celle de l’article 4 de la Constitution du 24 juin 1793 qui précise que «tout homme - j’y ajoute toute femme - né(e) et domicilié(e) en France, âgé(e) de 21 ans accomplis, tout(e) étranger(e) âgé(e) de 21 ans accomplis, qui, domicilié(e) en France depuis une année, y vit de son travail, ou acquiert une propriété, ou épouse un(e) Français(e), ou adopte un enfant, ou nourrit un vieillard, tout(e) étranger(e) enfin, qui sera jugé(e) par le corps législatif avoir bien mérité de l’humanité, est admis(e) à l’exercice des droits de citoyen français». La vôtre est celle de ces étudiants étrangers et de ces femmes et hommes que l’on balance dans des avions à destination de pays parfois en guerre.

Vous comprendrez, monsieur le ministre, que nous ayons du mal à accepter cette décision. Sa brutalité est insupportable. Sa légitimité évidemment contestable. Son fondement, de fait, introuvable. Elle n’est pas seulement un crachat envoyé à la figure de ma mère. Elle est une insulte pour des millions d’individus qui, guidés par un sentiment que vous ne pouvez comprendre, ont traversé mers et océans, parfois au péril de leur vie, pour rejoindre notre pays. Ce sentiment se nomme le rêve français. Vous l’avez transformé en cauchemar.

Malgré tout, monsieur le ministre, nous ne formulerons aucun recours contre la décision de votre administration. Nous vous laissons la responsabilité de l’assumer. Nous vous laissons à vos critères, à votre haine et au déshonneur dans lequel vous plongez toute une nation depuis cinq ans. Nous vous laissons face à votre conscience.

Quand le souffle de la gifle électorale qui se prépare aura balayé vos certitudes, votre arrogance et le système que vous dirigez, ma mère déposera un nouveau dossier.

Je ne vous salue pas, monsieur le ministre.

 Source : http://www.liberation.fr/politiques/01012375069-le-crachat-et-le-reve-francais

 

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 16:49

Quand le drame légifère

 

Un fait divers dramatique, une loi. Cette équation résume la logique sarkoziste qui mise sur le tout sécuritaire. Réunis ce 22 novembre à la Maison de l’Education permanente de Lille, des magistrats, avocats, psychiatres et journalistes n’ont pas manqué de la dénoncer. Ils étaient appelés à réfléchir sur le traitement médiatique de la psychiatrie et de la justice. Le viol et le meurtre d’Agnès, avoué par un lycéen de son établissement (Haute-Loire) a suscité une très vie émotion.

 

La réponse gouvernementale n’a pas tardé. Le ministre de l’Intérieur a aussitôt dénoncé un dysfonctionnement (en faisant référence au passé psychiatrique et judiciaire du lycéen) et a souhaité la mise en place d’un nouveau code pénal pour les mineurs prévoyant une réaction rapide de la justice. Ce 24 novembre (une semaine après les faits), le conseil des ministres a étudié un projet de loi prévoyant notamment un renforcement des dispositifs de prévention de la récidive et un renforcement de la capacité d’accueil des centres éducatifs fermés (CEF) avec extension du suivi pédopsychiatrique à 25 centres supplémentaires (contre 13 actuellement).

 

A Lille, les participants du colloque « Psychiatrie – Justice » avaient fortement dénoncé la loi du 5 juillet dernier sur les soins psychiatriques sans consentement. Un texte « plus sécuritaire que sanitaire » disent tant les magistrats que les psychiatres. Pour Jean Danet, avocat au barreau de Nantes, la réaction gouvernementale au crime de Chambon-sur-Lignon est cousue de fil blanc. « On va faire passer tout ce qui ne l’a pas été jusqu’ici : la remise en cause de l’ordonnance du 2 février 1945 pour les 16-18 ans, une surveillance électronique accrue, etc.. La chaîne pénale est devenue une chaîne de sécurité (…) Le juge devient le gestionnaire d’un risque ».

 

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