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3 août 2016 3 03 /08 /août /2016 15:24

Fileur éternel des immobilités bleues,

Je regrette l'Europe aux anciens parapets.

Dans Bateau ivre, Arthur Rimbaud exprimait ainsi sa nostalgie de la vie réelle, par opposition aux hallucinations fantastiques qu'il venait de nous faire partager. Ces deux vers, écrits en 1871, peuvent sembler étranges quand on sait que le poète maudit a précisément fuit la réalité, trop plate, pour filer vers l'inconnu, à l'image de cette embarcation sans gouvernail.

Est-ce à cette même réalité que veulent échapper, aujourd'hui, ces drôles de chasseurs de bébêtes virtuelles ? Depuis la sortie officielle de Pokémon Go, le nouveau jeu de Nitendo, développé par la société Niantic, ils et elles sont des dizaines de milliers, jeunes ou moins jeunes, à traquer les fausses bestioles. Pas de quartier pour Pikatchu !

La presse, émerveillée par le nouveau « phénomène de société », ne cache pas son admiration et ne tarit pas de complaisance pour ces chasseurs d'un nouveau genre qui se retrouvent un instinct grégaire. Alors, on parle d'un jeu révolutionnaire ! Pensez. Jusqu'ici, on connaissait (c'était il y a bien longtemps) les Tamagotchi, ces animaux de compagnie virtuels que nos enfants se devaient de soigner et nourrir sous peine de traumatisme à vie. Plus près, on connaît les accrocs de jeux vidéos qui ne décollent plus de leur chambre et de leur écran. Avec Pokémon Go, précisément, le but est de sortir, armé de son smartphone, afin de détecter la petite bête qui n'existe pas pour la flinguer sans toutefois donner la mort pour de vrai. Et c'est formidable. On aurait même vu un ado de 13 ans accompagner sa mère lorsqu'elle fait ses courses. Du jamais vu, ou presque. Révolution.

Certes, les chasseurs risquent de se prendre un poteau dans l’œil (ou un bus bien réel). Aux États-Unis, certains auraient involontairement pénétré dans des zones militaires (!). Mais, nous rassure-t-on, ils peuvent marcher jusqu'à cent kilomètres. Pokémon Go est donc un jeu sportif. Addictif, mais sportif.

Reste que l'on doit s'interroger sur cette manière de privilégier le virtuel sur le réel. Cette inversion des valeurs, dans une société qui ne sait plus faire rêver, ne saurait être innocente.

Le poète prenait ses distances, et son envol, par sa propre volonté et avec les moyens de son choix. Le consommateur dont il est question ici prend le risque de s'aliéner en s'offrant à une réalité virtuelle construite par des industriels qui lui imposent leurs propres scénarii.

Philippe ALLIENNE

publié par Liberté Hebdo n° 1230-1231 du 29 juillet 2016

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Published by Kelma Presse
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